From War-Zone Operating Rooms to Parisian Lecture Halls: A Syrian Surgeon’s Linguistic Rebirth

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Le 12 mars 2019, à 3 h 47 du matin, Abdallah Hassan a éteint la lampe de son bureau dans un sous-sol d’Alep, refermé pour la dernière fois le manuel de chirurgie vasculaire de l’Université Paris-Diderot — couvert de notes marginales en arabe et en français — puis a glissé une clé USB dans sa poche. Cette clé contenait non seulement ses recherches sur la réparation artérielle sous contrainte extrême, mais aussi trois heures d’enregistrements audio : des dialogues médicaux simulés, des commentaires radiologiques dictés lentement, et les transcriptions annotées de conférences du Collège de France. Il ne savait pas encore qu’il franchirait la frontière turque trois jours plus tard, ni que ce petit objet métallique deviendrait, pendant dix-sept mois, son seul lien tangible avec la langue française — une langue qu’il avait étudiée à Damas comme discipline académique, mais qu’il allait désormais apprendre comme condition vitale.
English translation: On 12 March 2019, at 3:47 a.m., Abdallah Hassan switched off the lamp at his desk in an Aleppo basement, closed for the last time the University Paris-Diderot manual on vascular surgery—its margins densely annotated in Arabic and French—and slipped a USB drive into his pocket. This drive contained not only his research on arterial repair under extreme constraint but also three hours of audio recordings: simulated medical dialogues, radiological reports dictated slowly, and annotated transcripts of lectures from the Collège de France. He did not yet know he would cross into Turkey three days later—or that this small metal object would become, over seventeen months, his sole tangible link to the French language—a language he had studied academically in Damascus, but which he would now relearn as a matter of survival.
À Istanbul, dans un appartement de Fatih loué avec l’aide d’une ONG, il a instauré un rituel rigoureux : chaque matin, de 6 h 15 à 8 h 45, il écoutait les enregistrements tout en recopiant mot pour mot les transcriptions, puis relisait à voix haute les passages où les intonations médicales—le ton impératif du chef de service, la modulation apaisante lors d’un entretien préopératoire—lui échappaient encore. Il ne se contentait pas de mémoriser le vocabulaire technique ; il analysait la prosodie des phrases complexes, la ponctuation implicite des pauses respiratoires, la façon dont un simple « donc » pouvait transformer une constatation clinique en une décision thérapeutique. Un jour, après avoir répété vingt-trois fois la phrase « Ce patient présente une hémorragie intra-abdominale non contrôlée nécessitant une laparotomie immédiate », il s’est surpris à penser en français avant même de traduire mentalement depuis l’arabe — un basculement cognitif silencieux, presque vertigineux, qui marquait le début d’une nouvelle syntaxe intérieure.
English translation: In an apartment in Istanbul’s Fatih district—rented with NGO support—he established a rigorous daily ritual: each morning from 6:15 to 8:45 a.m., he listened to the recordings while copying the transcripts word for word, then read aloud passages where medical intonation—his chief surgeon’s imperative tone, the soothing modulation during a preoperative interview—still eluded him. He did not merely memorize technical vocabulary; he analyzed the prosody of complex sentences, the implicit punctuation of respiratory pauses, and how a single ‘donc’ (‘therefore’) could transform a clinical observation into a therapeutic decision. One day, after repeating twenty-three times the sentence ‘This patient presents an uncontrolled intra-abdominal hemorrhage requiring immediate laparotomy,’ he caught himself thinking directly in French—before even mentally translating from Arabic—a silent, almost dizzying cognitive shift marking the birth of a new internal syntax.
Son arrivée à Paris, en octobre 2020, n’a pas été accueillie par des fleurs ou des discours officiels, mais par un test oral de niveau C2 organisé par le Centre international d’études pédagogiques (CIEP), suivi d’un entretien clinique simulé devant trois professeurs de l’Assistance Publique–Hôpitaux de Paris. Là, sans interprète, il a décrit en temps réel l’évolution d’un cas de syndrome de détresse respiratoire aiguë chez un patient brûlé, en intégrant spontanément des subordonnées circonstancielles complexes, des tournures passives élégantes et des nuances lexicales propres à la rhétorique médicale francophone — « la ventilation protectrice n’a pas suffi à enrayer la progression du syndrome », « le pronostic dépend moins de la surface brûlée que de la réponse inflammatoire systémique ». Les examinateurs ont échangé des regards étonnés : ce n’était pas seulement une maîtrise linguistique, c’était une appropriation épistémique — une réinscription de son savoir clinique dans une autre langue, sans perte de précision ni altération conceptuelle.
English translation: His arrival in Paris in October 2020 was not greeted with flowers or official speeches, but with a C2-level oral examination administered by the Centre international d’études pédagogiques (CIEP), followed by a simulated clinical interview before three professors from Assistance Publique–Hôpitaux de Paris. There, without an interpreter, he described in real time the evolution of acute respiratory distress syndrome in a burn patient, spontaneously integrating complex adverbial clauses, elegant passive constructions, and lexical nuances characteristic of Francophone medical rhetoric—‘protective ventilation failed to halt the syndrome’s progression’, ‘prognosis depends less on total burn surface area than on systemic inflammatory response’. The examiners exchanged astonished glances: this was not merely linguistic mastery—it was epistemic appropriation—a reinscription of his clinical knowledge into another language, without loss of precision or conceptual distortion.
La première fois qu’il a présenté un cas clinique devant les internes de la Pitié-Salpêtrière, il a choisi un patient syrien, réfugié à Lyon, victime d’une fracture complexe du fémur traitée initialement dans un hôpital de campagne près d’Idlib. Il n’a pas simplement exposé les données radiologiques ou les options chirurgicales ; il a raconté, avec une sobriété clinique implacable, comment la rupture du fémur s’était produite lors d’un bombardement sur un marché, comment la réduction manuelle avait été réalisée sans anesthésie, comment la plaie infectée avait été nettoyée avec de l’eau de pluie bouillie. Puis, pivotant vers les étudiants, il a dit : « Ce que vous voyez ici n’est pas seulement une complication orthopédique. C’est une archive vivante de la guerre — écrite dans l’os, dans la cicatrice, dans la façon dont le corps se souvient quand la mémoire consciente refuse de revenir. » La salle est restée silencieuse deux secondes de trop — un silence chargé de ce que les linguistes appellent une « polysémie éthique » : plusieurs sens coexistant, tous légitimes, aucun réductible.
English translation: The first time he presented a clinical case before interns at Pitié-Salpêtrière Hospital, he chose a Syrian patient—a refugee in Lyon—suffering a complex femoral fracture initially treated in a field hospital near Idlib. He did not simply list radiological findings or surgical options; instead, with implacable clinical restraint, he recounted how the femoral break occurred during an airstrike on a marketplace, how manual reduction had been performed without anesthesia, and how the infected wound had been cleaned with boiled rainwater. Then, turning to the students, he said: ‘What you see here is not merely an orthopedic complication. It is a living archive of war—inscribed in bone, in scar tissue, in the way the body remembers when conscious memory refuses to return.’ The room fell silent for two seconds too long—a silence charged with what linguists call ‘ethical polysemy’: multiple meanings coexisting, all legitimate, none reducible.
Ce silence n’était pas vide : il contenait la tension entre deux temporalités irréconciliables — celle de la médecine académique, linéaire et prospective, et celle de la médecine de guerre, cyclique et traumatique, où chaque diagnostic renvoie à une chaîne causale invisible faite de sanctions économiques, de ruptures logistiques, de décisions politiques prises à des milliers de kilomètres. Dans ses cours, Abdallah ne dissocie jamais la pathologie de son contexte géopolitique. Lorsqu’il enseigne la sépsie, il montre des photos de laboratoires abandonnés à Alep, expliquant comment l’absence de cultures bactériennes transforme une infection traitable en une catastrophe systémique. Lorsqu’il aborde la douleur chronique, il cite des extraits de lettres de patients syriens décrivant leur souffrance non pas comme un symptôme, mais comme une « présence continue, comme un membre fantôme de l’État détruit ». Sa pédagogie ne consiste pas à transmettre des savoirs, mais à révéler les strates invisibles qui soutiennent chaque concept médical.
English translation: That silence was not empty: it held the tension between two irreconcilable temporalities—the linear, prospective temporality of academic medicine, and the cyclical, traumatic temporality of war medicine, where every diagnosis refers back to an invisible causal chain composed of economic sanctions, logistical breakdowns, and political decisions made thousands of kilometers away. In his lectures, Abdallah never dissociates pathology from its geopolitical context. When teaching sepsis, he shows photographs of abandoned laboratories in Aleppo, explaining how the absence of bacterial cultures transforms a treatable infection into a systemic catastrophe. When addressing chronic pain, he cites excerpts from letters written by Syrian patients describing their suffering not as a symptom, but as a ‘continuous presence, like a phantom limb of the destroyed state’. His pedagogy does not consist in transmitting knowledge—but in revealing the invisible strata that underpin every medical concept.
En 2023, il a publié, aux Éditions de l’École des Hautes Études en Santé Publique, un ouvrage collectif intitulé *Médecine en exil : savoirs cliniques, langues migrantes, résistances épistémiques*. Le chapitre qu’il a rédigé, « La traduction comme acte clinique », défend une thèse radicale : traduire n’est pas un transfert neutre de sens, mais une intervention thérapeutique en soi. Chaque choix lexical — employer « souffrance » plutôt que « douleur », « désintégration » plutôt que « dégradation » — modifie la représentation du corps, redéfinit la responsabilité du soignant, et réorganise la hiérarchie des urgences. Il donne l’exemple d’un jeune réfugié palestinien à Marseille, dont le diagnostic initial de « trouble anxieux » fut révisé en « syndrome de réactivation traumatique lié à la réexposition sensorielle » après que le médecin eut compris que le bruit du métro reproduisait celui des drones israéliens. Ce changement terminologique n’était pas sémantique : il était clinique, éthique, juridique.
English translation: In 2023, he published a collective volume with Éditions de l’École des Hautes Études en Santé Publique titled *Medicine in Exile: Clinical Knowledge, Migrating Languages, Epistemic Resistances*. His chapter, ‘Translation as Clinical Act’, advances a radical thesis: translation is not a neutral transfer of meaning, but a therapeutic intervention in itself. Every lexical choice—using ‘souffrance’ rather than ‘douleur’, ‘désintégration’ rather than ‘dégradation’—alters bodily representation, redefines caregiver responsibility, and reorganizes the hierarchy of urgencies. He cites the case of a young Palestinian refugee in Marseille, whose initial diagnosis of ‘anxiety disorder’ was revised to ‘trauma reactivation syndrome linked to sensory re-exposure’ once the physician understood that metro noise replicated the sound of Israeli drones. This terminological shift was not semantic—it was clinical, ethical, and legal.
Aujourd’hui, ses étudiants ne viennent plus seulement pour apprendre la chirurgie traumatique ; ils viennent pour comprendre comment une langue peut être reconstruite, syllabe par syllabe, à partir des décombres d’une autre vie. Lors d’un séminaire récent sur la communication interculturelle en réanimation, il a demandé à chacun de rédiger une phrase clinique en français, puis de la traduire en anglais, en arabe et en kurde — non pour vérifier la fidélité, mais pour observer comment chaque langue redistribue l’accent, la responsabilité et la temporalité du geste thérapeutique. Une étudiante a écrit : « Nous devons commencer la réanimation immédiatement. » En arabe, la phrase mettait l’accent sur le devoir moral (« il nous est impératif ») ; en kurde, sur la solidarité collective (« nous, ensemble, devons ») ; en anglais, sur l’urgence opérationnelle (« we must initiate resuscitation now »). Pour Abdallah, ces différences ne sont pas des obstacles à la compréhension — elles sont les fissures lumineuses où s’insinue la vérité clinique.
English translation: Today, his students no longer come solely to learn trauma surgery—they come to understand how a language can be rebuilt, syllable by syllable, from the rubble of another life. During a recent seminar on intercultural communication in intensive care, he asked each student to write a clinical sentence in French, then translate it into English, Arabic, and Kurdish—not to verify fidelity, but to observe how each language redistributes emphasis, responsibility, and the temporality of the therapeutic act. One student wrote: ‘We must begin resuscitation immediately.’ In Arabic, the sentence emphasized moral duty (‘it is imperative upon us’); in Kurdish, collective solidarity (‘we, together, must’); in English, operational urgency (‘we must initiate resuscitation now’). For Abdallah, these differences are not barriers to understanding—they are luminous fissures through which clinical truth enters.
Il ne cache pas ses difficultés persistantes : certains termes juridiques restent opaques, les subtilités de la satire politique française lui échappent encore, et il avoue parfois rater l’ironie dans une conversation informelle — non par manque d’intelligence, mais parce que l’ironie, comme la douleur ou la foi, est ancrée dans une histoire partagée, une mémoire collective que l’exil rend fragmentaire. Pourtant, il considère cette incomplétude non comme un défaut, mais comme une forme de vigilance épistémique. « Quand je ne comprends pas une nuance, dit-il, je suis obligé de poser la question — et c’est précisément là que la pensée commence. La langue parfaite serait une langue morte. Ce qui me maintient vivant, c’est cette friction constante entre ce que je sais et ce que je ne sais pas encore dire. » Son bureau est toujours orné d’un post-it jaune, écrit de sa main : « Ne traduis pas pour expliquer. Traduis pour révéler ce que la langue d’origine cachait. »
English translation: He does not hide his persistent difficulties: certain legal terms remain opaque, the subtleties of French political satire still elude him, and he admits occasionally missing irony in informal conversation—not from lack of intelligence, but because irony, like pain or faith, is rooted in shared history and collective memory—fragments of which exile renders incomplete. Yet he views this incompleteness not as a flaw, but as a form of epistemic vigilance. ‘When I don’t grasp a nuance,’ he says, ‘I am forced to ask a question—and it is precisely there that thinking begins. A perfect language would be a dead language. What keeps me alive is this constant friction between what I know and what I cannot yet articulate.’ His office is always adorned with a yellow Post-it note, handwritten: ‘Do not translate to explain. Translate to reveal what the source language concealed.’
L’année dernière, il a été nommé membre du comité scientifique de la Société française de médecine d’urgence — une première pour un médecin réfugié. Mais ce qu’il considère comme son accomplissement le plus profond n’est pas inscrit dans un CV : c’est le jour où, après une discussion animée sur les protocoles de triage en situation de crise, un interne français lui a dit, en souriant : « Docteur, quand vous parlez, j’ai l’impression que le français n’est pas votre langue d’adoption — c’est votre langue de naissance. » Ce compliment ne célébrait pas une assimilation réussie, mais une transformation radicale : la langue n’était plus un pont vers un pays, ni un outil pour exercer une profession — elle était devenue le tissu même de sa pensée, le cadre organique de son jugement clinique, la membrane sensible à travers laquelle il percevait la souffrance humaine dans toute sa complexité. Pour Abdallah Hassan, parler français, c’est désormais respirer — non comme un droit acquis, mais comme un acte quotidien de résistance, de précision, et de foi silencieuse en la possibilité d’un sens partagé, même au cœur des ruines.
English translation: Last year, he was appointed to the scientific committee of the French Society for Emergency Medicine—the first refugee physician to receive such recognition. Yet what he considers his deepest accomplishment is not listed on any CV: the day, after an animated discussion on crisis triage protocols, a French intern smiled and said, ‘Doctor, when you speak, I feel French isn’t your adopted language—it’s your native one.’ This compliment did not celebrate successful assimilation, but bore witness to a radical transformation: language was no longer a bridge to a country, nor a tool for professional practice—it had become the very fabric of his thought, the organic framework of his clinical judgment, the sensitive membrane through which he perceived human suffering in all its complexity. For Abdallah Hassan, speaking French is now breathing—not as a granted right, but as a daily act of resistance, precision, and silent faith in the possibility of shared meaning—even at the heart of the ruins.